« Il n’y a jamais eu de période où le flux migratoire s’est arrêté »

La Dépêche, 21 février 2018

Entretien avec Gérard Noiriel, historien directeur d’étude à l’EHESS et spécialiste de l’immigration commente le projet de loi sur l’asile et l’immigration.

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Extrait : 

Comment appréciez-vous le projet de loi sur l’asile et l’immigration présenté aujourd’hui en Conseil des ministres ?

Ce projet représente un durcissement des éléments que l’on retrouve habituellement dans ces lois, les procédures de rétention, d’expulsion. Le gouvernement parle de « projet équilibré », c’est la même rhétorique que l’on retrouve dans l’entre-deux-guerres et, pour avoir étudié ces questions, je suis affligé par le caractère répétitif et récurrent des mesures et des arguments employés : on ferme de plus en plus les frontières mais c’est pour mieux accueillir ! Et le discours traditionnel sur la France, pays des droits de l’homme, cache toujours la même suite qui le contredit.

Vous dîtes que le problème de l’immigration est en réalité le miroir de l’Etat-nation, deux de vos objets d’étude…

Oui, car la notion d’immigration suppose des frontières rigides établies, c’est une invention de la IIIe République à la fin du XIXe siècle, avant les frontières étaient de vraies passoires. La première loi sur la nationalité date d’ailleurs de 1889, une date clé où on fait la différence entre les Français et les étrangers. La deuxième étape de la « fixation du national », c’est la guerre de 14. On ne rentre plus alors en France sans autorisation. Après la guerre, avec le problème des réfugiés, naît aussi la notion de droit d’asile. Néanmoins, derrière la générosité, il y a toujours un intérêt d’Etat. A cette époque, c’est la France qui est généreuse car elle a besoin de main-d’œuvre, elle devient alors le premier pays d’immigration au monde devant les Etats-Unis. Aujourd’hui, c’est l’Allemagne qui est plus accueillante, or elle accuse un gros déficit démographique…

Six Français sur dix sont favorables au durcissement de la politique de l’immigration. Cette opinion traduit-elle une amnésie sur le processus de construction de la France ?

Ils n’ont pas oublié, mais les gens me disent « avant, ce n’était pas pareil ».J’entends aussi: « Nous, on s’est fait tout petit, on ne ramenait pas notre fraise et on a bossé, alors qu’aujourd’hui, ils font des attentats. » On oublie qu’en 1894, le président Sadi Carnot est assassiné par un immigré anarchiste italien, et en 1932 le Président Paul Doumer est assassiné par un réfugié russe. En outre, il faut rappeler aux Français que si l’on additionne les étrangers actuellement sur notre sol et les personnes issues de l’immigration (dont au moins un grand-parent était étranger), on obtient un tiers de la population française ! Cela traduit l’importance du phénomène migratoire, y compris pour les Dom-Tom, un phénomène qui a constitué un enrichissement pour les territoires et la nation. Il n’y a jamais eu de période où le flux migratoire s’est arrêté, et la migration fait partie de la civilisation.

D’autant plus à l’heure de la mondialisation ?

Il faut aujourd’hui souligner ce paradoxe : jamais nous n’avons eu autant de facilités pour se déplacer… et jamais on n’a mis autant d’entraves au déplacement. Cela pose un problème politique crucial : toutes les sphères d’activités sont mondialisées, l’économie, la culture, le sport, sauf la politique qui reste très nationale. On vote dans le cadre de l’Etat nation pour élire des gens qui légifèrent ensuite sur l’immigration. Il y a quelque chose d’anachronique dans ce décalage.

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A propos de l’auteur Tepsis

Le Laboratoire d’Excellence (LabEx) Tepsis se donne pour objet la diversité des modes d’intervention du politique dans la Cité et dans l’espace des sociétés. Il se propose de relier l’analyse des modes de gouvernement des sociétés modernes et contemporaines et celle des pratiques sociales qui transforment les formes d’organisation et de régulation des activités humaines. Tepsis rassemble des chercheurs et des équipes appartenant à 14 Unités Mixtes de Recherche associées au CNRS, toutes évaluées A+ et A par l’AERES, et au centre de recherche de l’ENA.